Politique des Transports
Canal de Panama - une extension controversée
(lundi 23 octobre 2006 à 01:44)

La population panaméenne vient d'accepter par référendum l'extension du canal inter-océanique qui traverse la république, mieux connu sous le nom de "Canal de Panama". Dimanche 20 octobre à 19h00 (heure locale), les résultats donnaient le OUI à 69% et un taux de participation d'environ 42,5%.

S'il s'agit d'une incontestable victoire pour le pouvoir en place, qui soutenait ce gigantesque projet, on n'assiste cependant pas au plébiscite attendu. En effet, l'intense campagne de promotion en faveur de l'élargissement n'aura pas totalement occulté le véritable débat de fond qui agite la société panaméenne.

tracé du projet

De fait, les craintes sont nombreuses concernant un projet qui ne présente à première vue que des avantages :

  • Augmentation du tonnage transbordé par construction d'un troisième ligne d'écluses : le trafic annuel passerait de 330 millions de tonnes à 600 millions.
  • Augmentation du tonnage maximum autorisé par le canal. Avec l'explosion du trafic maritime par conteneur, la taille des navires va en s'accroissant, pour permettre les économies d'échelle. Or, la plupart des porte-conteneurs modernes dépassent le gabarit du canal (taille maximum de 65.000 tonnes, correspondant à 4.500 conteneurs evp environ). L'extension du canal permettrait le passage de porte-conteneurs de 12.000 evp, comparables au tonnage autorisé sur le canal de Suez.
  • Augmentation du revenu tiré du canal, passant de 484 millions de dollar en 2005 à 4.310 millions par an à partir de 2025 (date d'achèvement du canal élargi).

gabarit

Un canal creusant les inégalités

Cependant, ces chiffres alléchants masquent mal une réalité sociale et économique beaucoup moins rose :

  • La construction du canal entre 1880 et 1914 a couté la vie à 27.500 personnes. De nombreuses communautés indiennes ont été déplacées et réduites à la misère, leurs villages détruits. Le nouveau projet déplacerait des populations nombreuses et diminuerait encore plus des terres agricoles déjà ravagées par la déforestation.
  • Aujourd'hui encore, malgré les énormes revenus tirés du canal et du tourisme, près de 40% de la population panaméenne vit en dessous du seuil de pauvreté. Alors que le canal a rapporté un milliard de dollar au Panama sur les quatre dernières années, la dette extérieure a augmenté de la même somme. Le Panama est considéré comme le pays d'Amérique du Sud ayant la pire redistribution des richesses, avec le Brésil.
  • Le projet d'élargissement, évalué à 5,250 milliards de dollar par le gouvernement et à près de 8 milliards par ses détracteurs, augmenterait considérablement la dette du pays.
  • De plus, les écluses du canal sont et resteront alimentées par les cours d'eau et les précipitations du pays. Le canal rejette ainsi 6.813 millions de litres d'eau douce par jour dans l'océan, alors qu'il suffirait de 843 millions de litres d'eau douce par jour pour satisfaire les besoins des 3 millions d'habitants du Panama, dont beaucoup n'ont toujours pas accès à l'eau potable.
  • Enfin, le réchauffement climatique global occasionne depuis peu une fonte durable des glaces dans l'Océan Arctique, ouvrant de fait le passage du Nord-Ouest à la navigation. L'utilisation de ce passage ferait économiser plusieurs milliers de kilomètres aux routes commerciales Asie-côte Est des USA et Asie-Europe, et constituerait un concurrent très sérieux au canal de Panama, remettant en cause l'utilité de son élargissement.

Un canal au coeur du pouvoir :

Le contrôle du canal offre un avantage stratégique primordial à son détenteur, tant au niveau économique que militaire. Les USA ne s'y sont pas trompés qui, en 1903, ont fomenté une révolution en Colombie, provoquant l'explosion du pays en de multiples petites république, dont celle du Panama. Ils purent ainsi prendre le contrôle effectif de cet emplacement stratégique, creuser le canal et s'accaparer les immenses bénéfices dégagés. Entre 1904 et 1970, ils n'ont ainsi reversé que 55 millions de dollars d'annuités au gouvernement panaméen, à comparer au milliard de dollar de bénéfice que ce dernier vient de réaliser sur les quatre dernières années.

Depuis le traité Torrijos-Carter de 1977, consacrant la rétrocession pleine et entière du canal aux panaméens à dater du 31 décembre 1999, les USA ont toujours été tenté par une reprise de contrôle du canal. En témoigne les 12.000 soldats US qui furent stationnés au Panama de 1970 à 1999, l'opération militaire qu'ils ont lancé en 1989 pour destituer le général Noriega, président du Panama, ou les déclaration de Ronald Reagan en 1976 : "La zone du canal n’est pas une colonie, ni une location à long terme, elle est le territoire souverain des Etats-Unis, au même titre que l’Alaska et que tous les Etats nés lors de l’achat de la Louisiane".

Cette conception colonialiste prévaut toujours aujourd'hui, lorsque Washington prétend pouvoir intervenir unilatéralement au Panama, sans autorisation préalable du gouvernement de ce pays, en vertu du Traité de neutralité de 1977.

Enfin, les coûts de construction du canal dépassant largement les capacités du gouvernement panaméen, ceux-ci seraient couverts par des emprunts très vraisemblablement contractés auprès de la banque mondiale, dominée par les USA, ou directement auprès de banques étatsuniennes, réaffirmant la mainmise américaine sur l'économie du pays et sur la classe politique panaméenne.

Ainsi, les craintes sont grandes actuellement au Panama qu'un agrandissement hasardeux du canal n'enferme définitivement le pays dans un rapport dangereux de fascination et de soumission envers ce qui se révèle être un cadeau empoisonné.


Liens :

Olivier Marquet
Lien permanent :: Fil RSS des commentaires

Trackbacks

Aucun trackback.

Les trackbacks pour ce billet sont fermés.


Commentaires

Aucun commentaire pour le moment.


Ajouter un commentaire

Le code HTML dans le commentaire sera affiché comme du texte, les adresses internet seront converties automatiquement.

A la une !

Ville et Mobilité

Transports

Urbanisme

Architecture

Ecologie

Art(s)